Les assistants vocaux : gadget commercial ou futur enjeu pour l’EMI ?

, par Manon Gallet

Cette année 2019/2020, le groupe du GEP Documentation / EMI de l’académie de Versailles a travaillé sur une thématique identique à celle proposée au niveau national pour les TraAM, à savoir "Recherche d’information, web, réseau social, recherche mobile, recherche visuelle, évaluation de l’information". Deux axes de travail ont été retenus. Un des axes concerne l’utilisation par les élèves de la plateforme YouTube comme source d’information et de formation. L’autre axe est celui de l’utilisation des assistants vocaux par les jeunes. En effet, il nous est apparu intéressant d’évaluer dans quelle mesure cette technologie émergente est utilisée dans les pratiques de recherches des élèves puisque, en tant qu’enseignant et maître d’œuvre de l’acquisition par tous les élèves d’une culture de l’information et des médias, le professeur documentaliste se doit d’analyser les pratiques des élèves et de suivre leur évolution.

Lors de notre travail de veille documentaire nous avons constaté la multiplication des articles sur l’utilisation des assistants vocaux. La plupart d’entre eux concerne des études nord-américaines, et nous n’avons trouvé qu’une seule étude concernant la population française. Selon cette étude (1), 81% des personnes sondées connaissent au moins un assistant vocal, et 61% de ceux-là en ont déjà utilisé un. Nous avons voulu savoir si les 12-20 ans utilisaient également ces technologies émergentes et, si tel était le cas, tenter de cerner ces nouvelles pratiques. Nous avons donc décidé d’élaborer un sondage à destination des élèves de nos établissements pour mesurer l’impact de ces technologies et la façon dont elles étaient ou non utilisées. Nous tenons à préciser qu’il ne s’agit en aucun cas d’une étude sociologique. Nous avons choisi de ne pas poser de questions sur le milieu social, le taux d’équipement informatique dans la maison, le niveau scolaire… Il s’agit d’une analyse ponctuelle d’une pratique en regard de notre métier de professeur documentaliste.
En effet, il nous semble que si l’utilisation des assistants vocaux se généralise et prend le dessus sur la recherche textuelle, cela va modifier le processus de recherche documentaire et donc nos pratiques professionnelles ainsi que notre enseignement.

Méthodologie - élaboration du sondage
Dans un premier temps, nous avons réfléchi à un sondage qui soit rapide afin d’obtenir un nombre important de réponses, mais complet pour que nous puissions en exploiter les résultats. Nous devions :
* établir le profil des élèves (établissement, classe, âge, sexe) ;
*proposer des questions suffisamment ouvertes pour balayer le champ des réponses mais suffisamment précises pour obtenir des réponses claires et exploitables ;
*laisser la possibilité aux élèves de s’exprimer pour obtenir des réponses « spontanées » et non systématiquement guidées.
Nous avons donc opté, dans la majorité des cas, pour des questions à choix multiples avec la possibilité, dans la réponse « Autre » de rédiger une réponse personnelle.
Il a été décidé de limiter le nombre de questions afin d’éviter un trop grand nombre de réponses incomplètes par découragement et abandon. Dès le départ, il était annoncé que répondre au questionnaire ne prenait pas plus de cinq minutes.
Après quelques questions sur son profil, si le jeune déclarait ne pas utiliser d’assistant vocal, il devait répondre à une dernière question sur les raisons de cette non-utilisation. Dans le cas où il déclarait utiliser un assistant vocal, il devait répondre à sept questions organisées de manière thématique : outil, utilisation, recherche (cf document joint).
Finalement, ce sondage a été diffusé pendant une dizaine de jours au mois de mai (donc en plein confinement) dans les établissements du bassin de Poissy-Sartrouville, ainsi que dans les établissements des collègues membres du GEP.
Il est certain que cette étude demanderait à être plus affinée et proposée à un panel d’élèves plus large. De même, la diffusion en tant de confinement a probablement joué sur les résultats, les élèves décrocheurs s’étant éloignés de l’outil informatique. Sans la présence des professeurs documentalistes pour rappeler l’intérêt de cette étude, il a fallu compter sur la motivation des élèves… qui ont peut-être plus répondu quand ils étaient sensibles au sujet. Néanmoins, nous avons récolté presque 1 500 réponses d’un échantillon d’élèves âgés de 10 à 20 ans que l’on peut considérer comme représentatifs de la jeunesse de banlieue parisienne, en tout cas représentatifs des élèves avec qui nous travaillons au quotidien.

Les assistants vocaux : une pratique émergente

Il est encore tôt pour dire que l’assistance vocale est déjà bien ancrée dans les pratiques des jeunes car à ce jour elle ne concerne que 60,4% de ceux qui ont répondu au sondage. Nous qualifierons donc plutôt cette pratique d’émergente, notamment parce qu’il y a un écart entre collégiens - qui sont globalement plus nombreux (61,5%) à avoir cette pratique que les lycéens (57,6%) ; mais aussi parce que les jeunes utilisent encore prioritairement la recherche textuelle (67,8%).
L’écart entre collégiens et lycéens est réel et doit même être affiné. A l’exception des élèves de Troisième (utilisateurs à 59%) et de Première (utilisateurs à 64%) l’utilisation décroît avec l’âge : 65,7% des élèves de sixième mais 20% seulement des étudiants post-bac.
Seule une faible partie des élèves déclare utiliser "plus souvent" la recherche vocale que la recherche textuelle. Notons que les collégiens sont 20 % à utiliser "aussi souvent" les assistants vocaux que les moteurs de recherche textuelle et 13% "plus souvent" voire 4% "beaucoup plus souvent" alors que les lycéens ne sont que respectivement 11%, 8% et 1%.

Les filles plus connectées que les garçons

Les filles ont été plus nombreuses à répondre au sondage (57,5%) et elles sont aussi plus nombreuses (63%) que les garçons (54 %) à déclarer utiliser un assistant vocal.

La domination du téléphone portable et des géants du Web

Les recherches vocales sont principalement effectuées à l’aide d’un téléphone portable (91%), l’enceinte connectée reste marginale. Cependant, l’utilisation de la tablette (23% collégiens / 16% lycéens) et d’une enceinte connectée (23% collégiens / 19 % lycéens) est plus importante chez les collégiens. Sans réelle surprise, Google Assistant et Siri (Apple) arrivent en tête avec chacun environ 60% d’utilisation, loin devant Alexa d’Amazon et Cortana de Microsoft (à peine plus de 10% des réponses).

Un choix personnel réfléchi

Les principales motivations à utiliser cet outil sont la rapidité (citée par 81% des répondants) et la facilité d’utilisation (environ 37% des réponses) – souvent parce que « les mains sont déjà prises ». Nous aurions pu proposer une réponse tournée vers l’aspect ludique de cet outil, qui motive certains collégiens, mais cela reste à la marge d’après les réponses obtenues.
Nous nous sommes penchés sur les non-utilisateurs. Moins d’un tiers d’entre eux (27,5%) déclarent ne pas avoir d’assistant vocal. Moins de 5% avouent ne pas connaître ou ne pas savoir utiliser cet outil. Utiliser (ou non) un assistant vocal relève donc majoritairement d’un choix personnel.
Parmi les raisons, 18,4% des non-utilisateurs déclarent qu’ils ne trouvent pas cela pratique et 10,7% avouent avoir essayé mais obtenu de mauvais résultats. En analysant les réponses rédigées dans la catégorie « Autre », nous percevons aussi une réelle méfiance vis-à-vis de l’outil. Beaucoup de jeunes évoquent le manque de confiance pour cet outil, le possible non-respect de la vie privée, la collecte d’informations personnelles… Plusieurs ont peur d’être écoutés en permanence et certains évoquent le côté déplaisant de s’adresser à un robot.


Des usages scolaires à ne pas négliger

Sans surprise, la recherche par mots-clés est délaissée pour des phrases complètes.
Globalement, la recherche vocale est utilisée dans le cadre personnel (78%) mais aussi, dans une moindre mesure, dans le cadre scolaire (40%).
Les assistants vocaux sont principalement utilisés pour des recherches d’informations diverses (86%), loin devant la recherche d’adresse (11%) ou les achats (9%). Les élèves ont parfois précisé la nature de leurs recherches. Les assistants vocaux servent principalement à écouter de la musique ou passer des appels / envoyer des messages rapidement. Au lycée, les élèves recherchent des informations pratiques : météo, date, orthographe ou définition d’un mot. Au collège, les assistants vocaux servent également à se divertir : aller sur YouTube, chercher des blagues, des photos de célébrité. Un.e seul.e élève de collège avoue (par provocation ?) en utiliser pour visionner des films pornographiques.
Dans le cadre scolaire, nous avons peu de données sur la nature des recherches. Toutefois nous pouvons préciser qu’il s’agit principalement de recherches rapides type traduction, orthographe, date.

Si les résultats de ce sondage nous permettent d’affirmer que l’utilisation des assistants vocaux est plus fréquente chez les plus jeunes, il est difficile d’affirmer qu’il s’agit d’une tendance forte.
En effet, dans la mesure où l’utilisation des assistants vocaux a tendance à diminuer avec l’âge des élèves il faudrait refaire ce sondage sur ce même panel dans quelques années pour voir l’évolution des usages.
A ce jour, les assistants vocaux sont plus utilisés par les collégiens, qui en ont un usage purement pratique ou plutôt ludique. Les jeunes sont assez nombreux à qualifier l’outil de gadget amusant, réservé à des situations exceptionnelles (les mains sont déjà prises) ou à des situations de « grosse flemme ». Ils sont sensibles à la question de la protection de leurs données personnelles, notamment en lycée. Nous osons espérer que cet esprit critique est le résultat des cours d’EMI mis en place dans les établissements.
De plus, même si l’outil semble plus pratique, son efficacité n’est pas encore réellement satisfaisante et les résultats obtenus sont souvent estimés décevants, donc les élèves préfèrent « réfléchir et effectuer eux-même leurs recherches » car cela reste plus efficace à leurs yeux. Sur ce point il sera important d’étudier l’évolution des assistants vocaux et la pertinence des résultats obtenus lors des recherches. En effet, si l’outil devenait plus performant, il pourrait convaincre de nouveaux utilisateurs et nous aurions alors une réelle modification du processus de recherche d’informations. Si l’élève s’habitue à obtenir très rapidement une réponse exacte après avoir posé oralement une question, non seulement la recherche d’informations mais le rapport global à l’apprentissage seraient modifiés.
Pour l’instant, les élèves ne semblent pas encore prêts à ne parler qu’à des robots… Il y a quelques années déjà, Roland Barthes affirmait que « le langage sert à construire le rapport avec l’autre. C’est-à-dire, à construire tout simplement le sujet, à nous construire dans le monde. Et c’est cela qui est important.[…] Le langage est la dimension la plus importante de notre activité sociale, au sens très fort du terme(2). » Il est rassurant de constater que les jeunes ont besoin de se construire dans un monde d’humains.

1 : https://www.search-foresight.com/search-foresight-et-my-media-publient-une-etude-sur-la-recherche-vocale-et-les-assistants-vocaux
2 : Roland Barthes, 1967 dans [https://www.franceculture.fr/2016-01-21-le-langage-pour-se-construire-dans-le-monde-a-voix-nue-roland-barthes-35] consulté le 25 août 2020

Voir en ligne : YouTube, un outil pour travailler ?

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